Partie I : Les arts de l'Antiquité.
Frise chronologique

Carte de synthèse

1. Se repérer
La Mésopotamie
Entre le Tigre et l'Euphrate, dans un « pays entre les fleuves » sans pierre ni bois mais riche de terre irriguée, se succèdent pendant près de trois mille ans plusieurs civilisations qui inventent la ville, l'écriture et l'art de glorifier le souverain vivant. Cette section suit cette longue continuité, des cités sumériennes (où règne Goudéa, prince de Lagash) jusqu'à l'empire perse fondé par Darius Ier, en passant par Babylone sous Hammourabi et l'Assyrie sous Sargon II et Assurbanipal. Contrairement à l'Égypte, unifiée tôt sous un seul pharaon, la Mésopotamie reste une mosaïque de cités et d'empires rivaux qui se succèdent au pouvoir, sans former de continuité politique unique. Son art, lui, poursuit d'un empire à l'autre les mêmes obsessions : la grandeur du bâtisseur et l'éternité du pouvoir.
Dates repères
- vers -3700/-3300 : fondation d'Uruk, première grande cité sumérienne
- vers -2150 : statues de l'« orant » Goudéa, prince de Lagash
- -1792 à -1750 : règne d'Hammourabi, premier empire babylonien
- -721 à -705 : règne de Sargon II, palais de Khorsabad
- -539 : chute de Babylone, fondation de l'empire perse par Cyrus puis Darius Ier
Noms repères Goudéa — Hammourabi — Sargon II — Assurbanipal — Darius Ier
Mots repères ziggourat — orant — cunéiforme — apadana — pisé

Statue en albâtre d'Itur-Shamagan, roi de Mari, IIIe millénaire av. J.-C., musée national de Damas. Observez la posture : mains jointes sur la poitrine, corps figé de face, longue robe à volants superposés. C'est la posture de l'orant, personnage représenté en position de prière fixe, caractéristique de la sculpture mésopotamienne bien avant Goudéa.
2. Comprendre le contexte
Vers -10 000, à la fin du paléolithique, les chasseurs nomades du Proche-Orient se sédentarisent peu à peu et deviennent cultivateurs. De ce mode de vie nouveau naît le village, puis la ville : dans la plaine irriguée par le Tigre et l'Euphrate, les Sumériens fondent ainsi la ville d'Uruk, dès -3700, l'une des toutes premières cités-États de l'histoire. D'autres foyers urbains se développent bientôt à Lagash, où règne Goudéa, et à Ur. Ce mode d'organisation en cités rivales, plutôt qu'en un empire unifié, restera la règle en Mésopotamie pendant toute son histoire : l'hégémonie passe des Sumériens aux Akkadiens (-2345/-2150), puis aux Babyloniens sous Hammourabi (-1792/-1750), puis aux Assyriens à partir de -900 avec des rois comme Sargon II (-721/-705) et Assurbanipal (-668/-626), avant que les Perses, sous Darius Ier, ne réunissent enfin toute la région dans un immense empire qui s'étend jusqu'à l'Indus.
Dans chacune de ces cités, les prêtres détiennent un immense pouvoir : ils interprètent la volonté des dieux en observant le cours des astres, ce qui explique pourquoi Sumer devient le berceau de l'astronomie et des mathématiques. Cette administration savante s'appuie très tôt sur l'écriture cunéiforme (des signes en forme de coins, gravés au roseau taillé sur des tablettes d'argile molle), qui permet de consigner les lois, les comptes et les récits religieux ; on la retrouve gravée sur la tablette que Goudéa tient sur ses genoux dans plusieurs de ses statues.
Contrairement à l'Égypte voisine, où l'art sert d'abord le culte des morts, l'art mésopotamien reste tourné vers la gloire du souverain de son vivant. Les rois font sculpter leur propre image en de nombreux exemplaires pour affirmer leur puissance sur toute la durée de leur règne, et font édifier des monuments dont la hauteur même proclame leur autorité face aux dieux et aux cités rivales.

Bas-relief du palais de Sargon II, Khorsabad, musée du Louvre. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY 3.0).
3. Reconnaître le style
Supports et techniques
Après cette mise en place politique, l'art mésopotamien développe des techniques adaptées à une région sans pierre ni grand bois de charpente. La brique crue ou le pisé, un mélange d'argile et de paille hachée séché au soleil, constitue le matériau de construction ordinaire ; il ne subsiste aujourd'hui de la plupart des bâtiments que des traces au sol. Seule la sculpture royale utilise une pierre choisie et souvent importée à grands frais, comme le diorite ou l'albâtre, pour affirmer par la matière elle-même la valeur du souverain représenté.
Sujets et fonctions
Cette rareté de la pierre oriente logiquement les sujets : la statuaire mésopotamienne représente avant tout des rois, des dignitaires et, à travers eux, la relation entre le pouvoir humain et les dieux. La posture de l'orant (mains jointes sur la poitrine, corps figé, regard fixe) domine cette production, qu'il s'agisse d'un roi anonyme du IIIe millénaire ou, plus tard, des statues de Goudéa lui-même. Les bas-reliefs assyriens élargissent ce répertoire aux scènes de cour, de chasse et de guerre, qui glorifient le monarque en action plutôt qu'en prière.
Composition et espace
Cette relation entre l'homme et le pouvoir divin s'organise dans l'espace selon des principes proches de ceux de l'Égypte voisine : les bas-reliefs assyriens se déploient en longues frises processionnelles, organisées en registres superposés au rythme répétitif, comme sur les murs du palais de Sargon II à Khorsabad. Aucune profondeur n'y est suggérée : les personnages s'alignent sur une même ligne de base, dans un ordre de lecture continu, à la façon d'un récit qui se déroule d'un bout à l'autre du mur.
Couleur, lumière et matière
Le regard, plus que la couleur, concentre l'expressivité de la sculpture mésopotamienne : les statues d'orants ont les yeux démesurément agrandis, cernés d'un trait de bitume noir, qui leur donne un air de fixité presque inquiétant, comme s'ils regardaient au-delà de l'horizon pour intercéder auprès des dieux. Les bas-reliefs, eux, jouent d'un relief peu profond, éclairé en lumière rasante, qui accentue le mouvement des silhouettes sans recourir à l'ombre portée.
Figures et formes
Goudéa lui-même porte cette tradition à son sommet : plusieurs statues le représentent debout ou assis, mains jointes en position d'orant, vêtu d'une longue robe lisse, coiffé d'un bonnet à revers arrondi. Sur l'une d'elles, conservée au Louvre, il tient sur ses genoux une tablette où sont gravés en écriture cunéiforme le plan d'un temple qu'il a fait construire. Ce détail prouve que le prince de Lagash veut être reconnu non seulement comme un dévot, mais comme un bâtisseur. Cette figure fixe, répétée sans grande variation d'une statue à l'autre, cherche moins la ressemblance individuelle que la permanence du pouvoir à travers le temps.
Architecture et sculpture
Cette même volonté de durer et de dominer culmine dans l'architecture religieuse. La ziggourat, tour à degrés élevée au centre de chaque grande ville mésopotamienne, ne contient aucune chambre funéraire ni salle de culte intérieure : contrairement à la pyramide égyptienne, elle sert seulement de socle grandiose à un autel placé à son sommet, le plus près possible du ciel. Plus tardivement, les Perses reprennent à leur tour ce goût de la démesure dans leurs palais : à Persépolis, l'apadana, la grande salle du trône, s'élève sur une forêt de hautes colonnes à chapiteaux sculptés en forme de têtes de taureaux affrontées, tandis que des bas-reliefs de longues processions de soldats et de tributaires en décorent les façades, dans un rythme aussi répétitif que celui des frises assyriennes qui l'ont précédé.

Colonnes de l'apadana du palais de Persépolis (Iran). Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 4.0, auteur Bernard Gagnon).
Personnages et idées clés
Goudéa (vers -2150), prince de Lagash, est connu par une vingtaine de statues à son effigie, toutes construites sur le même modèle de l'orant : elles glorifient son règne et, sur l'une d'elles, son rôle de bâtisseur de temple, plutôt qu'elles ne cherchent à le représenter fidèlement. Hammourabi (-1792/-1750), roi de Babylone, unifie sous son autorité la Mésopotamie méridionale et fait graver son célèbre code de lois sur une stèle de pierre noire, autre usage politique de l'écriture cunéiforme. Sargon II (-721/-705), roi d'Assyrie, fait édifier à Khorsabad un palais fortifié entièrement décoré de bas-reliefs à sa gloire, défendu par des taureaux ailés à face humaine placés aux portes. Assurbanipal (-668/-626), dernier grand roi assyrien, réunit à Ninive l'une des plus vastes bibliothèques de tablettes cunéiformes de l'Antiquité, signe du prestige lettré que revendique aussi le pouvoir mésopotamien. Darius Ier, souverain perse, fait édifier le palais de Persépolis dont l'apadana rassemble, sur un même site, l'héritage architectural de tous les empires mésopotamiens qui l'ont précédé.
À retenir
- Ziggourat : tour à degrés mésopotamienne, sans chambre funéraire, servant de socle à un autel placé à son sommet.
- Orant : personnage sculpté en posture de prière fixe, mains jointes sur la poitrine, caractéristique de la statuaire mésopotamienne.
- Cunéiforme : écriture en signes cunéiformes (en forme de coins), gravée au roseau sur tablette d'argile, inventée en Mésopotamie.
- Apadana : grande salle du trône des palais perses, portée par une forêt de hautes colonnes.
- Pisé : mélange d'argile et de paille hachée séché au soleil, matériau de construction ordinaire en Mésopotamie.
- L'art mésopotamien glorifie le souverain vivant, à la différence de l'art égyptien, tourné vers le culte des morts (voir section suivante).
Œuvres repères
Statue de Goudéa, prince de Lagash (vers -2150)
Conservée au musée du Louvre, cette statue en diorite noire représente Goudéa assis, mains jointes en position d'orant, un bonnet à revers arrondi sur la tête. Observez la tablette posée sur ses genoux : elle porte, gravé en écriture cunéiforme, le plan d'un temple que le prince a fait édifier : un détail qui transforme une simple statue de dévotion en portrait du bâtisseur. Le corps, enveloppé dans une robe lisse sans pli marqué, reste hiératique et fermé sur lui-même ; seul le visage, aux yeux largement ouverts, exprime une présence attentive tournée vers le divin. Cette œuvre illustre à elle seule la fonction de la statuaire mésopotamienne : moins représenter un individu que faire durer, par la répétition de la même posture sur plusieurs statues, la mémoire d'un règne.
Bas-relief du palais de Sargon II, Khorsabad (VIIIe siècle av. J.-C.)
Ce bas-relief, aujourd'hui au musée du Louvre, provient du palais fortifié que Sargon II fait édifier à Khorsabad pour asseoir la puissance de l'Assyrie. Observez les deux personnages en procession, l'un portant un bouquetin sur ses bras, l'autre des grenades : ces scènes d'offrande se répètent, avec de légères variations, tout au long des longs couloirs du palais, si bien que c'est leur accumulation même, plus que chaque scène prise isolément, qui produit l'effet de puissance recherché par le roi. Le relief, peu profond, est traité en registres superposés sans indication de profondeur, dans la même logique de frise continue que l'on retrouvera plus tard sur la colonne Trajane à Rome. Cette œuvre illustre la fonction propre à la sculpture mésopotamienne : glorifier le souverain assyrien par la représentation répétée de sa cour, plutôt que par son seul portrait.
(Les œuvres repères égyptiennes, temple d'Horus à Edfou et Trois Musiciennes de la tombe de Nakht, sont développées dans la section 02, consacrée à l'Égypte pharaonique.)
Questions de lecture
- En quoi la statue de Goudéa illustre-t-elle la posture de l'orant tout en revendiquant la fonction de bâtisseur du prince de Lagash ?
- Pourquoi peut-on dire que la ziggourat et l'ordre politique mésopotamien (cités rivales, souverain glorifié de son vivant) répondent à une même logique ?